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Quand la météo précipite le cours de l’histoire  Alleins, Janvier 1789: prémices de la Révolution?

  • il y a 6 jours
  • 6 min de lecture

Brrr… ça gèle ! Mais cela ne date pas d’aujourd’hui !!!

En cet hiver 2026, un peu plus froid que les précédents, mais où nous ne manquons pas de farine pour nos «Galettes des Rois», penchons-nous sur une période de l’histoire marquée par des conditions climatiques catastrophiques

et une grave pénurie de blé …

Nous sommes au XVIIIe siècle : le Royaume de France subit une crise économique croissante. La croissance démographique rapide dépasse la capacité de production alimentaire. Un hiver rigoureux en 1788-1789 entraîne une famine et une disette généralisée dans les campagnes. La flambée des prix à Paris provoque des émeutes du pain.


Depuis le Moyen-âge, une politique de protection des consommateurs, des producteurs et des marchés publics, genre de « paternalisme royal »,avait permis de défendre les intérêts de la communauté : avec la police des grains pour veiller à la sécurité des sujets à travers leur approvisionnement en denrées alimentaires, avec le contrôle des prix, car le roi se doit de protéger ses sujets et de leur garantir un approvisionnement en produits de base de manière régulière et à des prix accessibles.

 Jusqu’au XVIIIème, les céréales constituent la base de l’alimentation de la population qui peut dépenser plus de la moitié de son revenu en pain, surtout chez les plus pauvres. Cette dépendance rend le royaume particulièrement vulnérable aux mauvaises récoltes, capables de précipiter des millions de personnes dans la famine.

En 1770, 1773 et 1774 les stocks de céréales diminuent dans le pays, à cause de mauvais rendements.

Déjà à Alleins en 1773 , les consuls se plaignent de la mauvaise qualité du pain, de son prix excessif et accusent les boulangers de mettre la famine dans le pays.

4 juillet 1773 : lettre des consuls d'Alein à Pascalis, assesseur (Aix, Petite rue St. Jean)

"Les boulangers de notre communauté, non contents de faire du pain abominable rempli de toutes sortes d'ordures, de vexer le peuple en vendant secrètement le pain à un plus haut prix que le tarif ne porte (?), ont mis la famine dans le pays tellement que nous avons été obligés de faire paitrir aujourd'hui dimanche..." Consuls Marillier et Laurens (demande autorisation d'un nouveau boulanger et de mettre une taxe identique à celle de Lambesc)


Le ministre Turgot en deux décrets successifs en 73 et 74 instaure une libéralisation du commerce des grains ce qui conduit en1775 à une flambée du prix des grains et donc du pain, à l’origine d’émeutes dans plusieurs régions, particulièrement dans le Nord. Louis XVI renvoie Turgot le 12 mai 1776, après avoir organisé un approvisionnement public et obligé les propriétaires de stocks à vendre à des prix imposés.

Depuis ces épisodes, l’autorité royale et les pouvoirs locaux peinent à assurer une politique de protection efficace. En témoignent des documents archivés à Alleins.


Les archives de Météo France (Météo France/archives Histoire) nous permettent de comprendre comment les conditions climatiques catastrophiques des années 1788 / 1789, à l’origine de nombreuses émeutes, ont pu jouer un rôle dans le déclenchement de la Révolution Française.


1788 : grêle, hiver très froid, grande sécheresse de juillet sont la cause d’une importante crise alimentaire en France.

Le 13 juillet 1788, un épisode climatique d’une extrême violence avec des grêlons de 600g traverse la France des Landes jusqu'à la Belgique, laissant 1059 villages dévastés et ruinant une partie des récoltes céréalières d'une moisson annoncée médiocre (20 à 30 % de moins que la normale selon les régions). Les pertes directes sont estimées à 25 millions de livres qui sont à mettre en perspective avec les 503 millions de recettes du royaume.

Août 1788, des émeutes éclatent à Lamballe en Bretagne, et en automne, en Provence et en Languedoc où la sécheresse a été la plus marquée.

Hiver 1788-89 : Toutes les rivières sont gelées et on peut traverser le Rhin, le Rhône ou la Seine avec des charrettes chargées. La Garonne est gelée à Toulouse, comme le Rhône et la Saône à Lyon. A Marseille, les bords du bassin du Vieux Port sont couverts de glace.

Dans les vergers, les arbres fruitiers périssent en grande quantité tout comme les noyers, les châtaigniers et, dans le midi méditerranéen, les oliviers. Le gel des rivières entraîne l'arrêt des moulins. Les pauvres, qui n'ont pas de réserves de farine, sont réduits à la misère et le prix du pain ne fait qu'augmenter.



 Alleins, Janvier 1789 

Perquisition chez les quatre boulangers, soupçonnés d’accaparer la farine.

Suite à des plaintes des habitants auprès des Maires consuls, «le viguier et le lieutenant de juge » viennent enquêter au village…

Document original en tête d'article

            En notre présence, Louis Bernard juge du Marquisat d’Alleins et son adjoint, est comparu Louis Auguste Laurens Procureur Juridictionnel de … marquisat, pour nous exposer les déclarations des Maires Consuls d’Alleins au greffe de ce Marquisat, le 1er janvier 1789 :

« Plusieurs particuliers clients des boulangers du pays, se sont plaints à eux de ce qu’ils ne trouvaient plus de pain chez ces boulangers, lesquels ne pétrissent pas sous divers prétextes: les uns disent qu’ils n’ont point de farine, les autres qu’ils n’ont point de bois… 

 Les Maires Consuls requièrent de prendre tous les moyens les plus rapides et les plus efficaces pour éviter absolument que le pain ne manque dans le pays, pour un grand nombre de familles qui ne s’alimente que par ce pain :

-soit en forçant les boulangers à pétrir la farine qu’ils peuvent avoir, 

-soit en leur procurant la farine que bien des particuliers peuvent avoir sous dû-paiement

-soit enfin par tout autre moyen que la circonstance présente et le besoin de pain exigent, en attendant que les froids qu’il fait permettent aux moulins de faire de la farine. »

 

Suite à cette déclaration et réquisition, le Procureur Juridictionnel nous a requis d’accéder en sa compagnie, de celle du greffier de la juridiction et des Maires Consuls du lieu pour rechercher et perquisitionner la farine :

-dans les maisons des boulangers et manganiers (= boulangers forains) du pays, 

-dans toutes autres maisons de particuliers qui seront présupposés avoir de la farine au-delà de leur besoin actuel,

-ou tout autre lieu par nous ordonné, en rapport avec les réquisitions relatives aux circonstances et à l’objet de nos recherches.

 

Ont signé ce jour   Louis Auguste Laurens : Nous, juge du Marquisat d’Alleins et son adjoint 

                                                                                         A Alleins, le 03 janvier 1789


Recherches et réquisitions effectuées chez les quatre boulangers d’Alein



Et immédiatement après, nous, Viguier et Lieutenant de justice, nous nous sommes rendus, accompagnés des personnes mentionnées précédemment, dans la maison de Joseph Deluy, boulanger. Sur place, une perquisition minutieuse a été effectuée concernant la farine disponible dans sa maison. Il a été trouvé une quantité de farine suffisante pour préparer environ un quintal de pain blanc. Joseph Deluy a déclaré qu'il comptait la pétrir sur le moment et qu'il n'en possédait pas davantage à sa disposition, ayant transformé tout son blé en farine. Il a également affirmé être prêt à pétrir à condition qu'on lui fournisse de la farine supplémentaire. Il a ensuite signé. Deluy


Et ensuite, nous, Viguier et Lieutenant de juge, accompagnés des mêmes personnes, nous nous sommes rendus à la maison de Charles Coulomb, boulanger de ce lieu. Nous avons perquisitionné dans tous les endroits de sa maison où nous n’avons rien trouvé. Le dénommé Coulomb a déclaré qu'il ne disposait d’aucune farine en réserve. Cependant, il a ajouté qu'il était prêt à pétrir du pain à condition qu'on lui fournisse de la farine. Il a également précisé qu'il ne savait pas écrire.


Enfin, toujours en compagnie des mêmes personnes, nous nous sommes portés dans la maison de Jean-Gabriel Gavaudan , un autre boulanger du pays. Après avoir scruté tous les recoins de sa maison, nous n’y avons trouvé que cinq ... de farine, permettant de produire environ cinq quintaux de pain. Il pétrit du pain méjean* (« pain de ménage » de qualité médiocre). Gavaudan déclare que le sieur (?) Pécout (?), son père qui pétrit ordinairement est incommodé ; qu’il est prêt à faire pétrir du pain blanc s’il trouve quelqu’un capable de le faire et a signé : Gavaudan


Est présent à toutes nos opérations et Recherches Le Sieur procureur juridictionnel, attendu qu’ensuite de nos vérifications il faut avouer que trois boulangers des quatre du pays se trouvent sans farine et qu’il est d’ailleurs absolument nécessaire de faire pétrir incessamment pour le besoin de nombre de familles. Le Sieur procureur juridictionnel nous a requis d’accéder chez des particuliers du pays qui peuvent avoir bonne provision de farine, et à la Réquisition, Nous dit viguier et Lieutenant de juge Toujours en même compagnie que dessus nous sommes portés.


Ainsi Alleins n’a pas échappé à la pénurie de farine, de pain ni au trafic organisé par les «accapareurs », les profiteurs soucieux de s’enrichir, en contrôlant les grains et leur distribution dans ce contexte de pénurie.


Agnès Thiébaud

Sources: documents d'archives des Amis du Vieil Alleins (fonds Louis Pennequin) et Internet

 

 
 
 

1 commentaire


Membre inconnu
il y a 5 jours

Merci pour ce récit. Le boulanger Joseph Deluy était sans doute le père de Marie Claire Appolonie Deluy (1797-1865), mariée à Jean François Varigard (1799-1851), parents de Bruno Varigard (1825-1894), maire d'Alleins, père de Léon Varigard (1857-1914), mari de Marguerite Castang-Varigard (1865-1940). Marie Claire, Bruno, Léon et Marguerite sont dans la même tombe au cimetière d'Alleins. G. Montambaux


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